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On a atterri à Rhodes en milieu d’après-midi. Un camion à tête de chacal nous attendait à l’aéroport pour transporter les cercueils jusqu’à La Pyramide de Gizeh. Pendant tout le trajet à travers la ville, je n’ai pas décollé le nez de la vitre de la limousine. Même si on retrouvait les mêmes enseignes qu’à Shreveport – les incontournables chaînes de grands magasins –, je percevais la différence : pas de doute, j’étais bel et bien ailleurs. Bâtiments de brique rouge, densité du trafic urbain, immeubles en enfilade, aperçus du lac... J’essayais de regarder dans toutes les directions à la fois. Finalement, on est arrivés en vue de l’hôtel. Il n’y avait malheureusement pas assez de soleil pour faire étinceler les grands miroirs de la façade, mais le bâtiment n’en était pas moins impressionnant. Comme je l’avais vu sur Internet, il y avait un parc de l’autre côté de la six-voies – bourdonnante de circulation – et, au-delà, le lac, immense.
Pendant que le camion d’Anubis contournait l’hôtel pour aller décharger sa cargaison, la limousine s’est dirigée vers l’entrée principale. En descendant de la voiture, à la suite des autres « oiseaux de jour » de la délégation, je ne savais plus où poser les yeux, sur le lac qui s’étendait à perte de vue ou sur les ornements de l’édifice lui-même.
Actionnées par tout un tas d’employés en uniforme beige et marron, les portes de La Pyramide de Gizeh étaient également surveillées par de silencieuses sentinelles : deux superbes reproductions de sarcophages égyptiens se dressaient de part et d’autre de l’entrée, montant la garde. J’aurais bien aimé avoir le temps de les admirer, mais, déjà, le personnel s’activait autour de nous. Pendant qu’un employé tenait la portière, un deuxième vérifiait notre identité pour s’assurer que nous étions bien des clients enregistrés à la réception – et non des reporters, des curieux ou des fanatiques de tout poil – et un troisième nous ouvrait la porte de l’hôtel pour nous inviter à y pénétrer.
J’avais déjà séjourné dans un vamp’hôtel. Je m’attendais donc aux vigiles en armes et à l’absence de fenêtres au rez-de-chaussée. Cependant, par rapport au Silence éternel de Dallas, La Pyramide de Gizeh s’efforçait davantage de ressembler à un hôtel standard. Bien que la décoration murale soit fortement inspirée de l’art funéraire égyptien, le hall était inondé de lumière artificielle et animé par une épouvantable musique d’ambiance – The Girl from Ipanema dans un hôtel pour vampires !
Il y régnait aussi une plus vive agitation qu’au Silence éternel : quantité d’humains et d’autres créatures arpentaient le hall à grands pas avec un air affairé, la réception était prise d’assaut, et le comptoir d’accueil, installé par le nid de vampires de la ville organisatrice, bourdonnait d’activité. J’étais allée avec Sam à un salon de fournitures pour débits de boissons à Shreveport, un jour qu’il cherchait une nouvelle pompe à bière, et je reconnaissais l’organisation générale. J’étais sûre qu’il y avait, quelque part, un grand hall avec plein de stands et un programme de tables rondes, d’ateliers et de conférences.
J’espérais trouver un plan de l’hôtel avec une liste des manifestations et des endroits où elles se dérouleraient dans notre plaquette d’informations. À moins que les vampires ne se soient crus au-dessus de ça, estimant que seule « la viande sur pattes » pouvait avoir besoin de semblables explications. Mais non. Il y avait un plan encadré et éclairé que les clients pouvaient consulter, et même un planning de visites guidées. Dans cet hôtel, les étages étaient numérotés à l’envers : le plus élevé, la suite présidentielle, portait le numéro un ; celui réservé à la clientèle mortelle, le plus vaste et le plus proche du rez-de-chaussée, le numéro quinze. Une mezzanine séparait ce dernier du hall de réception. Les salles de conférences étaient regroupées dans une annexe accolée au flanc nord du bâtiment – l’hernie rectangulaire dépourvue de fenêtres qui nous avait paru si incongrue sur le Net, à Amélia et à moi.
J’ai observé les gens qui s’activaient dans le hall : femmes de chambre, gardes du corps, grooms, petits humains fébriles courant en tous sens, travaillant d’arrache-pied pour que tout soit fin prêt pour les congressistes d’outre-tombe (est-ce qu’on pouvait parler de «congressistes », alors qu’on annonçait la chose comme un « sommet » ? Y avait-il une différence entre « sommet » et «congrès », d’ailleurs ?). Je me suis demandé, avec, je l’avoue, une certaine amertume, pourquoi personne n’y trouvait rien à redire. C’était le monde à l’envers, ma parole ! Il y avait seulement quelques années, c’étaient les vampires qui couraient. Et pour se planquer dans un coin sombre, là où ils pourraient se faire oublier, encore ! Je me suis donné une gifle, psychologiquement parlant. Autant rejoindre les rangs de la Confrérie, si telle était vraiment ma façon de penser. J’avais remarqué les manifestants, dans le petit parc de l’autre côté de la rue, en face de La Pyramide de Gizeh – que certaines banderoles appelaient La Pyramide des Gisants.
À propos de gisants... Je me suis empressée de me renseigner auprès de maître Cataliades.
— Et les cercueils ?
— On les monte directement du sous-sol dans les chambres.
En franchissant le seuil de l’hôtel, on était passés au détecteur de métaux, qui s’était mis à hurler comme une sirène d’alarme au passage de Johan Glassport. J’avais fait de gros efforts pour ne pas le fixer quand il avait dû vider ses poches.
— Les cercueils ne passent pas au détecteur ?
— Bien sûr que non ! Nos vampires ont certes des cercueils de bois, mais tous les ornements sont en métal, et on ne peut tout de même pas sortir leurs occupants pour vérifier qu’ils n’ont pas d’objets métalliques dans les poches ! m’a répondu maître Cataliades, qui, pour la première fois, donnait des signes d’impatience. Sans compter que certains vampires ont opté pour les modèles récents de bronze, de cuivre ou d’acier inoxydable.
— Ces manifestants, là, dehors, ils me filent la trouille, lui ai-je confié à mi-voix. Qu’est-ce qu’ils ne donneraient pas pour réussir à se faufiler ici !
Cette réflexion a fait sourire le démon – spectacle digne d’un film d’horreur.
— Aucun intrus ne réussira à se faufiler ici, mademoiselle Stackhouse. Il est des vigiles que vous ne pouvez pas voir.
Je me tenais aux côtés du bedonnant avocat, pendant qu’il remplissait nos fiches à la réception, et j’en ai profité pour jeter un coup d’œil aux autres clients de l’hôtel : des gens très bien habillés... qui parlaient tous de nous. Les regards qu’ils nous lançaient me rendaient nerveuse, et le brouhaha de toutes ces pensées simultanées, tant du personnel que des rares invités humains, ajoutait encore à mon anxiété. Nous faisions partie de l’entourage de la reine de Louisiane, l’un des personnages les plus puissants d’Amérique – dans la version nocturne du genre, s’entend. Avant Katrina, du moins. Maintenant, non seulement Sophie-Anne était en position d’infériorité, économiquement et politiquement, mais elle allait passer en jugement pour le meurtre de son époux. Il y avait certes de quoi attiser la curiosité des autres larbins de service – moi aussi, je nous aurais trouvés intéressants –, mais ça me mettait mal à l’aise. Je ne cessais de penser à mon nez qui devait briller comme un phare et de me lamenter intérieurement de ne pas pouvoir me retrouver seule, ne serait-ce que quelques instants.
Le réceptionniste mettait un temps fou à vérifier nos réservations. À croire qu’il faisait exprès de nous garder le plus longtemps possible pour nous exhiber comme des phénomènes de foire. Maître Cataliades faisait preuve, à son égard, de la courtoisie un peu guindée qui lui était familière, mais au bout de dix minutes, cette dernière a commencé à paraître un peu forcée.
Jusque-là, je l’avais laissé gérer les opérations, mais quand je me suis rendu compte que le réceptionniste – un type d’une bonne quarantaine d’années, père de trois enfants, qui s’offrait un petit pétard de temps en temps pour se détendre – s’amusait à nous faire tourner en bourrique, je me suis rapprochée. J’ai posé la main sur le bras de l’avocat pour lui signaler que je voulais prendre part à la conversation. Il s’est interrompu et a tourné vers moi un regard intrigué.
— Vous allez nous donner nos clés et nous dire où sont nos vampires, sinon je vais raconter à votre patron que vous vendez des petits souvenirs de l’hôtel sur e-Bay. Et si vous vous avisez de soudoyer une femme de chambre pour qu’elle porte seulement la main sur le soutif de la reine – je ne parle même pas de le voler –, je lâche Diantha sur vous.
Diantha revenait justement avec la bouteille d’eau qu’elle était allée chercher. En m’entendant, elle a fort obligeamment donné à mon interlocuteur un petit aperçu de ses dents de requin : mortel, le sourire.
Le réceptionniste est d’abord devenu tout blanc, puis tout rouge, nous offrant ainsi une intéressante démonstration des différents modes de fonctionnement de la circulation sanguine dans le corps humain.
— Ou... oui, madame, a-t-il bredouillé.
Je me suis même demandé s’il n’allait pas mouiller son pantalon.
Quelques minutes plus tard, on avait tous nos clés et la liste des chambres où reposaient « nos » vampires, et le groom nous apportait nos bagages dans un de ses beaux chariots rutilants. Ça m’a rappelé quelque chose.
Barry ? Barry, tu es là ?
Oui, a répondu une voix qui était bien loin des balbutiements effrayés que j’avais entendus la première fois.
Sookie Stackhouse ?
Elle-même. On est à la réception. Je suis à la 1538. Et toi ?
A la 1576. Comment ça va ?
Moi, ça va. Mais la Louisiane... On a eu droit au cyclone, et on a un procès sur le dos. Je suppose que tu es au courant ?
Ouais. Ça a pas mal bougé dans ton coin.
On peut dire ça comme ça, lui ai-je répondu, en me demandant si mon sourire passait aussi avec mes pensées.
Oui, oui. Cinq sur cinq.
Maintenant, j’avais une petite idée de ce que les gens devaient ressentir quand ils se retrouvaient face à quelqu’un comme moi. J’ai préféré écourter.
On se voit plus tard. Au fait, c’est quoi, ton nom ?
Tu n’imagines pas ce que tu as déclenché en faisant sortir mon don au grand jour, m’a-t-il confié. Je m’appelle Barry Horowitz, mais maintenant, je me fais juste appeler Barry Le Groom. C’est le nom que j’ai donné à la réception, si jamais tu oublies mon numéro de chambre.
D’accord. Je passerai te voir avec plaisir.
Plaisir partagé.
Après ça, Barry et moi avons tourné notre attention ailleurs, et cette espèce de vibration que produisait notre communication mentale a disparu.
Maître Cataliades avait découvert, à la réception, que les humains – enfin, les non-vampires – de notre groupe devaient tous faire chambre commune avec un binôme. Certains vampires avaient même des compagnons de chambre, eux aussi. L’avocat n’avait pas été ravi d’apprendre que Diantha partageait la sienne. Mais l’hôtel était plein à craquer, lui avait dit le réceptionniste. Il lui avait peut-être raconté tout un tas de salades, mais, sur ce point, il avait manifestement raison.
Quant à moi, je partageais ma chambre avec l’humaine de Gervaise. En insérant ma carte magnétique dans la fente de la porte, je me suis demandé si elle était déjà là. Eh oui ! Je m’étais attendue à trouver une mordue, comme celles qui traînaient au Croquemitaine , mais Caria Danvers était d’un tout autre genre.
— Hé ! Salut ! m’a-t-elle lancé en me voyant entrer. J’étais justement en train de me dire que tu ne devrais pas tarder, vu qu’on vient d’apporter tes bagages. Je suis Caria, la petite amie de Gervaise.
— Enchantée.
Je lui ai serré la main. Caria avait tout de la reine du bal de fin d’année. Je ne dis pas qu’elle l’avait été, au sens propre. Peut-être qu’elle n’avait même pas été pom-pom girl. Mais elle était sûrement descendue sur le terrain. Caria avait de grands yeux marron, de beaux cheveux châtain foncé coupés au carré et des dents si blanches et si parfaites qu’elles étaient une vraie pub ambulante pour son orthodontiste. Ses seins étaient siliconés, ses oreilles et son nombril percés.
Elle avait aussi un tatouage au creux des reins : des vrilles noires en V avec deux ou trois roses et des feuilles vertes au milieu. Je le savais parce que Caria était nue comme un ver et ne semblait pas se douter le moins du monde que je n’avais pas nécessairement envie de faire si amplement connaissance avec elle.
— Ça fait longtemps que vous sortez ensemble, Gervaise et toi ? lui ai-je demandé, histoire de cacher mon embarras.
— J’ai rencontré Gerry... voyons... ça fait sept mois. Il a dit qu’il valait mieux qu’on ne partage pas la même chambre parce qu’il risquait d’avoir des rendez-vous d’affaires dans la sienne, tu comprends ? Et puis, je compte bien faire les boutiques pendant que je suis ici – qui dit grandes villes dit grandes marques –, et de toute façon, j’ai besoin d’un endroit où stocker mes achats. Sinon, il risquerait de me demander ce que ça a coûté...
Elle a ponctué cette sortie d’un clin d’œil que je n’hésiterai pas à qualifier de roublard.
— Ah, oui ! ai-je vaguement marmonné. Ça promet.
Effectivement, ça promettait ! Mais le programme de Caria ne me regardait pas. Et puis, j’avais des bagages à défaire. J’ai donc ouvert ma valise et commencé à ranger mes affaires. J’ai remarqué, au passage, que la housse d’Amélia, qui contenait toutes mes plus belles tenues, était déjà dans la penderie. Caria m’avait laissé très exactement la moitié de l’armoire et la moitié des tiroirs. Plutôt sympa de sa part. Et comme elle avait apporté vingt fois plus de fringues que moi, elle n’en avait que plus de mérite.
— Et toi, tu es la copine de qui ?
Caria se faisait les ongles de pied. Quand elle a changé de pied, quelque chose de métallique a accroché la lumière du plafonnier entre ses jambes. J’ai plongé dans la penderie pour défroisser ma robe du soir sur son cintre. Je ne savais plus où me mettre.
— Je sors avec Quinn.
J’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule – en veillant à regarder au-dessus de la ligne d’horizon...
Aucune réaction.
— Le tigre-garou, ai-je précisé. C’est lui qui est responsable de l’organisation des événements pendant le sommet.
Vague lueur dans les prunelles de Caria.
— Un grand type au crâne rasé, ai-je insisté.
Son visage s’est brusquement éclairé.
— Ah, oui ! Je l’ai vu ce matin ! Il prenait son petit déjeuner au restaurant, quand je suis arrivée.
— Parce qu’il y a un restaurant ?
— Oui, oui. Minuscule, évidemment. Mais il y a toujours le room service.
— Tant mieux. Dans les vamp’hôtels, c’est plutôt rare qu’on trouve des restaurants.
C’était juste histoire de lui faire la conversation. J’avais lu un article là-dessus dans American Vampire.
— Oh ! Eh bien, c’est complètement débile, a décrété Caria en attaquant sa deuxième rangée d’orteils.
— Pas pour un vampire.
Elle a froncé les sourcils.
— Je sais qu’ils ne mangent pas. Mais nous, si. Et c’est chez nous, ici, non ? C’est comme ne pas apprendre l’anglais quand on émigré aux États-Unis.
Je me suis retournée pour être bien sûre qu’elle parlait sérieusement. Eh oui ! Elle était on ne peut plus sérieuse.
— Caria...
Je me suis interrompue. Comment faire comprendre à cette fille que, pour un vampire vieux de quatre siècles, les besoins alimentaires d’une humaine de vingt ans n’étaient pas franchement au centre de ses préoccupations majeures ? Mais Caria attendait la suite.
— Eh bien... c’est cool qu’il y ait un restaurant ici.
Plutôt pitoyable, je le reconnais.
— Ouais, a-t-elle approuvé avec un hochement de tête convaincu. Parce que je ne sais pas comment je ferais sans mon café du matin. Je ne peux tout simplement pas m’en passer. Bon, évidemment, quand on sort avec un vampire, le matin commence plutôt vers les 15 ou 16 heures, a-t-elle ajouté en s’esclaffant.
— C’est vrai.
J’avais fini de ranger mes affaires, alors je suis allée jeter un coup d’œil par la fenêtre. Le verre teinté était si foncé qu’on avait du mal à distinguer l’extérieur, mais on y voyait quand même. Située sur la façade ouest de l’hôtel, ma chambre ne donnait pas sur le lac Michigan, malheureusement. Je n’en ai pas moins examiné les immeubles d’en face avec curiosité. Je n’avais pas souvent l’occasion d’aller en ville, et je n’avais encore jamais visité une grande métropole du Nord. Le ciel s’assombrissait rapidement et, entre ça et le verre teinté, au bout de dix minutes, je n’y voyais plus grand-chose. De toute façon, les vampires n’allaient pas tarder à se réveiller, et ma journée de travail à commencer.
Quoique de façon plutôt sporadique, Caria n’a pas cessé d’entretenir la conversation. Elle ne m’a pourtant pas demandé ce que je venais faire au sommet. Elle présumait que j’étais là à titre purement décoratif, et je n’ai rien fait pour la détromper. Pour l’heure, ça me convenait parfaitement qu’elle pense ça.
Lorsque Caria a entrepris de s’habiller (enfin ! Dieu merci !), j’ai pu constater que, question fringues, elle faisait plutôt dans le style « pute de luxe ». Elle portait une robe de cocktail d’un vert scintillant – pratiquement une jupe, le haut étant réduit à sa plus simple expression – et des talons aiguilles d’amazone du bitume. Quant aux sous-vêtements, ils se limitaient à un string transparent. Mais après tout, à chaque job son uniforme, n’est-ce pas ?
Bon, après cette critique en règle, je n’étais pas très fière de moi. J’étais peut-être un peu jalouse. Ma tenue était si conservatrice, par rapport à la sienne : pour ma première soirée, j’avais choisi une robe mouchoir en dentelle chocolat. J’ai mis mes grosses boucles d’oreilles or, enfilé mes escarpins marron, fardé mes lèvres et brossé mes cheveux avec application.
Conformément aux instructions de maître Cataliades, tout en glissant ma clé magnétique dans ma pochette, je me suis dirigée vers la réception pour savoir dans quelle suite était la reine. J’avais vaguement espéré tomber sur Quinn en chemin. Espoir déçu. Entre lui, avec son emploi du temps surchargé, et moi qui étais obligée de partager ma chambre, ce sommet risquait fort de ne pas remplir toutes ses promesses.
En me voyant arriver, le réceptionniste a blêmi et s’est empressé de vérifier que Diantha n’était pas dans mon sillage. Tandis que, d’une main tremblante, il inscrivait le numéro de chambre de la reine sur une feuille de son calepin, j’en ai profité pour inspecter plus attentivement les environs.
Des caméras de surveillance étaient installées dans les endroits les plus évidents, certaines dirigées vers l’entrée, d’autres vers la réception. Il m’a également semblé en apercevoir une pointée vers les ascenseurs. Les habituels gardes en armes étaient à leur poste – habituels pour un vamp’hôtel, j’entends, sécurité et discrétion étant les principaux arguments de vente de tout vamp’hôtel qui se respecte. Sinon, les vampires pouvaient toujours séjourner, à moindres frais et avec l’avantage d’être près du centre-ville, dans les hôtels classiques. Désormais, ils avaient tous au moins une chambre réservée aux vampires. Quand je pensais aux manifestants dehors, j’espérais vraiment que les agents de sécurité de La Pyramide étaient à la hauteur de la situation. Ils avaient intérêt à ouvrir l’œil, et le bon.
J’ai tout de même croisé une autre humaine, en rejoignant le pilier central qui abritait la batterie d’ascenseurs. Visiblement, plus on prenait de la hauteur, plus le standing des chambres augmentait, puisqu’il y en avait de moins en moins par étage. La reine occupait une des suites du quatrième. Elle avait réservé longtemps à l’avance, bien avant Katrina – et probablement du vivant de son mari. Il n’y avait que huit portes dans le couloir, mais je n’ai pas eu besoin de regarder les numéros pour trouver celle de Sophie-Anne : Sigebert montait la garde devant. Sigebert était un véritable colosse et, comme André, il veillait sur la reine depuis des centaines d’années. Le vampire séculaire semblait bien seul sans son frère, Wybert. À part ça, il n’avait pas changé. C’était toujours le même guerrier saxon que j’avais rencontré à La Nouvelle-Orléans, avec sa barbe broussailleuse, son physique de grizzly, sa queue-de-cheval et toutes ses dents – autrement dit, deux. Mais les principales, pour un vampire.
Sigebert m’a souri : vision d’horreur.
— Mam’zelle Zookie, a-t-il ânonné en guise de salut.
— Sigebert, lui ai-je répondu, en veillant bien à prononcer « Zigueuberte ». Ça va ?
J’aurais bien voulu lui témoigner ma sympathie, mais je craignais de tomber dans le pathos pleurnichard.
— Mon vrère, mort en héros, m’a-t-il dit avec fierté. En ze pattant.
J’ai bien pensé lui répondre : « Il doit tellement vous manquer après mille ans de complicité fraternelle. » Puis j’ai trouvé que ce serait exactement comme les reporters qui demandent aux parents d’enfants disparus : « Que ressentez-vous ? »
— Wybert était un grand guerrier, ai-je finalement murmuré.
C’était exactement ce que Sigebert voulait entendre. Il m’a donné une grande claque dans le dos qui a failli m’aplatir sur la moquette. Et puis, tout à coup, il a pris un air absent, comme quelqu’un qui a l’esprit ailleurs.
J’avais soupçonné la reine de pouvoir parler à ses filleuls par télépathie, et quand Sigebert m’a ouvert la porte sans ajouter un mot, j’ai su que j’avais vu juste. Encore une chance qu’elle ne puisse pas communiquer par ce biais avec moi ! C’était plutôt marrant de discuter avec Barry, mais si on était appelés à se retrouver constamment ensemble, ça deviendrait vite lassant. Sans compter que Sophie-Anne était effroyablement plus redoutable.
La suite de la reine était somptueuse. Je n’avais jamais rien vu d’aussi luxueux. La moquette, d’un blanc cassé immaculé et aussi épaisse qu’une peau de mouton, rivalisait de raffinement avec les meubles recouverts d’un tissu dans les teintes bleu et or : très chic. Le panneau de verre trapézoïdal qui donnait sur l’extérieur ne laissait pas filtrer le moindre rai de lumière. Je dois avouer que ce grand mur d’obscurité me rendait un peu nerveuse.
Au milieu de ce déploiement de splendeur, lovée sur un canapé, trônait Sophie-Anne. Petite et très menue, ses cheveux bruns lustrés rassemblés en un impeccable chignon, la reine portait un tailleur de shantung framboise gansé de noir, des escarpins de croco noir et de lourds bijoux aux lignes épurées en or massif.
On l’aurait davantage imaginée dans une tenue L.A.M.B., la collection créée par Gwen Stefani. Elle devait avoir quinze ou seize ans quand elle était morte. À son époque, ça faisait d’elle une adulte et une mère de famille. À la nôtre, ça faisait d’elle une blogueuse accro à sa console de jeux. A nos yeux, ses fringues auraient mieux convenu à une femme d’affaires dans la quarantaine. Mais il aurait fallu être suicidaire pour oser le lui dire. Sophie-Anne était l’adolescente la plus dangereuse du monde, titre qu’elle soufflait de justesse à celui qui se tenait juste derrière elle, comme toujours. Après m’avoir examinée de la tête aux pieds et avoir vérifié que la porte se refermait bien dans mon dos, André est tout de même venu s’asseoir à côté de Sa Majesté. Lui et Sophie-Anne avaient chacun une bouteille de Pursang vide devant eux, d’où leur teint frais et rose. Ils avaient presque l’air humain, en fait.
— Votre chambre vous convient-elle ? m’a poliment demandé la reine.
— Parfaitement. Je suis avec une... amie de Gervaise.
— Avec Caria ! Mais pourquoi donc ?
Ses sourcils s’étaient envolés comme des oiseaux noirs dans un ciel sans nuages.
— L’hôtel est plein. Mais ce n’est pas un problème. Je suppose qu’elle sera avec Gervaise la plupart du temps, de toute façon.
— Et quel est votre avis sur Johan ?
J’ai senti mon visage se crisper.
— Je pense que sa place est en prison.
— Mais il m’évitera d’y aller.
J’ai tenté d’imaginer à quoi une cellule pour vampire pouvait bien ressembler. En vain. Comme je ne pouvais pas abonder dans son sens, je me suis contentée de hocher la tête en silence.
— Dites-moi ce que vous avez découvert à son sujet.
— Il est très tendu et plein de contradictions.
— Mais encore ?
— Il est anxieux. Il est terrifié. Il ne sait pas à quel saint se vouer. Il ne veut qu’une chose : s’en sortir vivant. Tout ce qui lui importe, c’est sa petite personne.
— Un humain comme les autres, en somme, a résumé André.
Cette saillie a fait frémir les lèvres de sa voisine. Quel pitre, cet André !
— La plupart des humains ne prennent pas plaisir à poignarder les femmes, lui ai-je rétorqué, aussi posément que possible.
Sophie-Anne n’était peut-être pas complètement indifférente à la mort violente qu’avait causée Johan Glassport, mais, naturellement, elle se sentait un peu plus concernée par la façon dont il entendait la défendre. C’était du moins ce que je pouvais déduire de son attitude, dans l’incapacité que j’étais de m’appuyer sur des sources plus fiables.
— Il va assurer ma défense. Je vais le payer. Après cela, il reprendra le cours de sa vie, a repris la reine. Qui sait ce qui pourra lui arriver, alors ?
Elle m’a lancé un regard éloquent.
Pigé, Majesté.
— Vous a-t-il soumise à un interrogatoire en règle ? Avez-vous eu l’impression qu’il savait ce qu’il faisait ? a-t-elle enchaîné, revenant à l’essentiel.
— Oui, madame, me suis-je empressée d’acquiescer. Il semblait vraiment compétent.
— Cataliades vous a-t-il dit ce que l’on attendait de vous ?
— Oui, madame.
— Bien. En plus de témoigner au procès, il faut que vous assistiez avec moi à toutes les réunions qui se dérouleront en présence d’humains.
C’était pour ça qu’elle me payait le prix fort.
— Euh... avez-vous déjà un planning des réunions ? Ça me permettrait d’être prête au bon moment, si je savais quand vous avez besoin de moi.
Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, on a frappé à la porte. André s’est levé. Aussi souple et silencieux qu’un chat, il a gagné le seuil de la pièce en un clin d’œil, l’épée à la main – je n’avais même pas vu qu’il en avait une. Le battant s’est légèrement entrouvert, et j’ai entendu la voix de Sigebert.
Au terme d’un bref échange entre les deux vampires, la porte s’est ouverte en grand, et André s’est effacé en annonçant :
— Le roi du Texas.
J’ai cru percevoir un soupçon infime d’agréable surprise dans l’inflexion de sa voix. Autant dire qu’André sautait au plafond. En rendant visite à la reine de Louisiane, le monarque texan lui manifestait publiquement son soutien. Aucun des vampires présents au sommet ne s’y tromperait.
Stan Davis a fait son entrée, un cortège de vampires et d’humains à sa suite. Stan avait tout du caïd de série B, le genre de mec qui se fait fouiller par les vigiles même au supermarché. On pouvait encore voir les traces de son dernier coup de peigne dans ses cheveux blonds gominés, et il portait de grosses lunettes – accessoire parfaitement inutile : tous les vampires sont dotés d’une vue et d’une ouïe exceptionnelles. Stan était vêtu d’une chemise blanche infroissable sous un costume de gangster cent pour cent polyester. Et il avait chaussé des mocassins marron. Aïe aïe aïe ! Stan n’était encore que shérif, quand je l’avais rencontré. Devenir roi ne l’avait pas empêché de rester fidèle à son style.
Derrière lui venait un grand ténébreux aux yeux de braise avec une coupe style porc-épic, le Don Juan latino pur jus version oiseau de nuit : son bras droit, Joseph Vélasquez. À ses côtés se tenait une vampire rousse. Je me souvenais parfaitement d’elle : Rachel. Elle aussi, je l’avais rencontrée, lors de mon séjour à Dallas. C’était une féroce, et elle n’aimait pas du tout coopérer avec les humains. Dans leur sillage venait Barry. Il avait fière allure avec son jean griffé, son tee-shirt en soie taupe et sa discrète chaîne en or autour du cou. Il avait terriblement mûri, depuis la dernière fois que je l’avais vu, et si rapidement que c’en était presque effrayant. Il n’était encore qu’un beau gosse d’environ dix-sept, dix-huit ans, un peu empoté, quand je l’avais repéré au Silence éternel, où il travaillait comme groom. Maintenant, il avait les mains manucurées, une très bonne coupe de cheveux et le regard las de qui a déjà frayé avec les requins.
On s’est souri.
Content de te voir, m’a-t-il crânement lancé, par télépathie interposée. Tu es superbe, Sookie.
Merci. Toi aussi, Barry.
André se chargeait des salutations d’usage – verbales, en l’occurrence : on ne se serrait pas la main, chez les vampires.
— Nous sommes très heureux de vous voir, Stan. Qui avez-vous donc convié à nous rendre visite ?
Avec une galanterie inattendue, Stan s’est incliné pour faire le baisemain à Sophie-Anne, en la qualifiant de «reine à l’incomparable beauté », avant de passer aux présentations.
— Mon bras droit, Joseph Vélasquez. Ma sœur de nid, Rachel. Et cet humain est mon télépathe, Barry le Groom. C’est d’ailleurs à vous que je le dois, indirectement. Soyez-en remerciée, Majesté.
Sophie-Anne s’est fendue d’un sourire.
— Vous m’en voyez ravie. Comme vous le savez, c’est toujours un plaisir pour moi de vous rendre service quand je le peux, Stan, lui a-t-elle aimablement répondu, en l’invitant d’un geste à s’asseoir en face d’elle.
Joseph et Rachel ont pris position de part et d’autre de leur vénéré souverain.
— Quel bonheur de vous accueillir ici, dans ma suite ! a poursuivi Sophie-Anne. Je craignais fort de n’avoir aucun visiteur.
Sous-entendu : « Puisque je suis accusée du meurtre de mon époux et que, de surcroît, je nage en plein marasme économique. »
— Soyez assurée de ma sollicitude et recevez toutes mes condoléances, lui a répondu Stan d’une voix parfaitement monocorde. Vous avez subi d’énormes pertes. Si nous pouvons vous être de quelque utilité... Je sais que les humains de mon État ont aidé ceux du vôtre. Il est donc naturel que les vampires en fassent autant.
— Merci, c’est très aimable à vous.
L’amour-propre de la reine devait en prendre un sacré coup. Tout forcé qu’il était, ce même sourire avenant n’en est pas moins réapparu sur ses lèvres.
— Je pense que vous connaissez André. Et vous connaissez tous notre Sookie, je crois.
C’est à ce moment-là que le téléphone a sonné. Comme j’étais la plus proche de l’appareil, c’est moi qui ai répondu.
— Vous faites partie de la suite de la reine de Louisiane ? a demandé une voix bourrue.
— Oui.
— On a une valise qui vous appartient, au sous-sol. L’étiquette est illisible. Il faut envoyer quelqu’un la chercher dans la zone de déchargement.
— Oh ! Bon, d’accord.
— Le plus tôt sera le mieux.
— Bien.
Le type a raccroché. OK, ça manquait un peu de chaleur.
Comme la reine attendait que je lui dise qui avait appelé, je lui ai transmis le message. Elle a semblé aussi perplexe que moi, pendant une fraction de seconde.
— Plus tard, a-t-elle tranché avec dédain.
Entre-temps, les yeux du roi du Texas s’étaient rivés sur moi. De vrais rayons laser. Je lui ai adressé un petit signe de tête en espérant que c’était la réponse appropriée. Apparemment oui. J’aurais dû étudier le protocole avec André, avant que la reine ne commence à avoir de la visite. Mais, pour être tout à fait honnête, je m’étais dit que personne ne viendrait frapper à sa porte, encore moins un type aussi puissant que Stan Davis. C’était probablement de bon augure pour elle. Mais peut-être que c’était aussi une façon subtile de l’humilier. Avec les vampires, tout était possible... Je n’allais certainement pas tarder à le savoir, de toute façon.
Au même moment, j’ai ressenti cette drôle de vibration, comme si quelqu’un essayait de se brancher sur la même longueur d’onde que moi : Barry.
Elle est cool, comme boss ? m’a-t-il demandé.
Je ne lui rends service que ponctuellement. J’ai toujours un job de jour.
Il m’a regardée, manifestement étonné.
Tu plaisantes ? Tu pourrais t’en mettre plein les poches, en Ohio ou dans l’Illinois ! Là-bas, il y a vraiment du fric à se faire.
J’ai haussé les épaules.
J’aime bien mon bled.
On s’est subitement rendu compte que nos employeurs respectifs suivaient cet échange silencieux. Nos visages devaient changer d’expression, comme pendant une discussion ordinaire. Sauf que celle-ci n’avait rien d’ordinaire...
— Pardon, ai-je murmuré, confuse. Je ne voulais pas me montrer impolie. Mais je n’ai pas très souvent l’occasion de rencontrer des gens comme moi, et c’est vraiment une fête pour moi de communiquer avec un autre télépathe. Je vous prie de m’excuser.
— Je pouvais presque vous entendre ! s’est extasiée la reine. Barry vous est-il réellement utile, Stan ? a-t-elle demandé à son visiteur.
Sophie-Anne pouvait s’entretenir mentalement avec ses filleuls. Mais c’était une faculté aussi rare chez les vampires que chez les humains, semblait-il.
— Très utile, lui a confirmé Stan. Le jour où votre chère Sookie a porté son existence à mon attention est vraiment à marquer d’une pierre blanche. Barry sait quand les humains mentent. Il connaît leurs véritables intentions. C’est un atout majeur.
J’ai lorgné vers Barry. Lui arrivait-il de se considérer comme un traître envers l’espèce humaine ou estimait-il qu’en bon fournisseur, il ne faisait que répondre à la demande ? Nos regards se sont croisés. Bien sûr qu’il avait des états d’âme, sous ses airs imperturbables, à l’idée de servir un vampire, de révéler les secrets des humains à son employeur. Il m’arrivait, à moi aussi, d’avoir ce genre de scrupules, de temps à autre.
— Mmm... Sookie ne travaille pour moi que très occasionnellement, a déclaré Sophie-Anne en m’observant.
Si j’avais dû qualifier l’expression de son visage lisse, j’aurais dit qu’elle paraissait songeuse. Quant à André, il avait manifestement quelque chose derrière sa jolie petite tête d’ado bon teint. Il n’était pas seulement songeur, lui. Il était... intéressé... préoccupé, disons, faute d’un mot plus approprié. Que pouvait-il bien mijoter ? Méfiance, méfiance...
— C’est Bill qui l’avait amenée à Dallas, lui a fait observer Stan, avec peut-être une petite pointe d’interrogation dans la voix.
— Il était son protecteur, à l’époque, a précisé Sophie-Anne.
Silence dans la salle.
Barry a coulé vers moi un regard... intéressé, lui aussi, mais dans un tout autre registre. Je lui ai balancé – mentalement – un « Dans tes rêves ! » rédhibitoire (c’était un des « mots du jour » de mon calendrier). À vrai dire, je lui aurais volontiers sauté au cou pour avoir brisé ce silence assourdissant. Surtout avec ce qui, pour moi, tenait de la plaisanterie de potache.
— Avez-vous encore besoin de nous, dans la mesure où il n’y a pas d’autres humains ? ai-je demandé. Lire dans nos pensées respectives risque de ne pas être très productif.
Joseph Vélasquez n’a pu s’empêcher de sourire – manifestation qui tient de l’événement, chez un vampire.
Après avoir marqué un temps de réflexion, Sophie-Anne a hoché la tête, vite imitée par Stan. La reine Sophie et le roi Stan, me suis-je rappelé. Barry s’est incliné avec une élégance de courtisan confirmé, et j’ai eu envie de lui tirer la langue. Lèche-bottes, va ! J’ai fait une sorte de courbette et j’ai filé sans demander mon reste.
Sigebert nous a dévisagés en fronçant les sourcils.
— La reine, blu pezoin vous ?
— Pas pour le moment. Ce truc-là vibrera si elle a besoin de moi, ai-je ajouté pour le rassurer, en tapotant le pager qu’André m’avait remis à la dernière minute.
Sigebert a reluqué l’engin en question d’un œil méfiant.
— Fous, mieux rester ici, il faut, a-t-il insisté.
— La reine, elle dit nous pouvoir partir, lui ai-je rétorqué.
Il suffisait de se mettre au niveau. Sans plus attendre, j’ai foncé vers les ascenseurs, Barry sur les talons. On est descendus dans le hall et on s’est mis en quête d’un coin tranquille où personne ne pourrait nous tomber dessus.
Je n’avais jamais discuté avec quelqu’un uniquement par la pensée, et Barry non plus, si bien qu’on a joué à ce petit jeu-là un bon moment : Barry devait me raconter sa vie, pendant que je tentais de bloquer toutes les autres pensées parasites autour de moi. Ensuite, je devais essayer de l’écouter, tout en captant les autres pensées alentour.
C’était super marrant, en fait.
Barry s’est révélé bien meilleur que moi pour trouver qui pensait quoi, dans la masse de gens en perpétuel mouvement. Mais j’étais un peu plus douée que lui pour discerner les nuances et les détails, pas toujours faciles à capter dans les pensées. Mais on se recoupait sur pas mal de choses : quand on élisait les meilleurs « émetteurs » présents, on tombait d’accord. Autrement dit, la qualité de notre « réception » était la même. Il me montrait quelqu’un (par exemple, Caria, ma coturne, qui se trouvait là), et on lisait tous les deux dans ses pensées. Ensuite, chacun lui donnait une note de un à cinq – cinq correspondant aux émetteurs les plus forts et les plus clairs. Caria, à l’unanimité, a eu un trois. On a noté d’autres personnes, et il s’est trouvé qu’on était presque toujours du même avis.
Intéressant, non ?
Et si on essayait en se touchant, lui ai-je suggéré.
Il n’a même pas ricané. Il donnait à fond dedans, lui aussi. Sans plus de cérémonie, il m’a pris la main, et on a regardé tous les deux dans des directions pratiquement opposées.
Les voix nous parvenaient si nettement que c’était comme tenir une conversation à plein volume avec tous les gens présents dans le hall à la fois, comme monter le son sur un DVD avec les basses et les aigus parfaitement balancés. C’était terriblement exaltant et merveilleusement effrayant. Alors que je tournais le dos à la réception, j’ai clairement entendu une femme s’enquérir de l’arrivée des vampires de Louisiane. J’ai surpris ma propre image dans l’esprit du réceptionniste, lequel était manifestement ravi à l’idée du sale tour qu’il allait me jouer.
Des ennuis en perspective, m’a avertie Barry.
Je me suis retournée. Une vampire châtain clair aux cheveux raides fonçait droit sur moi, et elle n’avait pas l’air commode. Ses yeux noisette flamboyaient. Elle était mince comme un fil et mauvaise comme une teigne.
— Enfin ! Quelqu’un de la délégation de Louisiane ! s’est-elle écriée. Les autres se cachent ? Dites à votre sale pute de reine que je vais la coincer. Elle a tué mon roi et elle ne s’en tirera pas comme ça ! J’aurai sa peau. Elle finira un pieu dans le cœur, et je la laisserai griller au soleil sur le toit même de cet hôtel !
Ça m’a tellement énervée que je lui ai dit le premier truc qui me passait par la tête.
— Oh ! Arrêtez votre cinéma, hein ! lui ai-je lancé. Et qui vous êtes, d’abord ?
Ce ne pouvait être que Jennifer Cater, forcément. Je lui aurais bien dit que son roi avait été en dessous de tout, mais je trouvais que ma tête était bien là où elle était, et comme il n’aurait manifestement pas fallu la pousser beaucoup...
Elle savait vous fusiller du regard, je devais lui reconnaître ça.
— Je vous saignerai à blanc, a-t-elle rétorqué, hargneuse.
À ce stade de la conversation, on commençait déjà à attirer pas mal l’attention.
— Hou la la ! ai-je raillé, exaspérée au point d’oublier toute prudence. C’est fou ce que j’ai peur. Je suis sûre que les autorités seraient ravies d’entendre ça. Corrigez-moi si je me trompe, mais est-ce que... Attendez ! Mais oui ! La loi n’interdit-elle pas aux vampires de menacer les humains de mort, ou est-ce que j’ai mal lu ?
— La loi des humains ? Pff ! Je m’en fiche comme de ma première chemise !
Et c’est vrai qu’elle devait dater, sa première chemise. Mais, déjà, la fureur dans ses yeux s’éteignait un peu. Elle venait de se rendre compte que tout le hall de l’hôtel écoutait notre aimable entretien et qu’il s’y trouvait pas mal d’humains et sans doute quelques vampires qui n’auraient été que trop heureux de la voir débarrasser le plancher.
— Sophie-Anne Leclerq sera jugée selon la loi de notre peuple, a-t-elle lancé en guise de flèche du Parthe. Et elle sera jugée coupable. Je garderai l’Arkansas et j’en ferai un grand État.
— Ce serait une première ! lui ai-je répliqué.
À juste titre, d’ailleurs : l’Arkansas, la Louisiane et le Mississippi se blottissaient les uns contre les autres, comme les parents pauvres qu’ils étaient, et se refilaient à tour de rôle le bonnet d’âne dans presque tous les domaines : seuil de pauvreté, grossesses chez les mineures, morts par cancer, illettrisme...
Jennifer a tourné les talons et vidé les lieux au pas de charge. Elle ne semblait pas avoir l’intention d’y revenir. Elle était déterminée et retorse, mais Sophie-Anne pouvait la battre tous les jours, à ce petit jeu-là, à mon avis. Si j’avais dû parier, c’est sur la Française que j’aurais misé. J’étais sûre que c’était le bon cheval.
Barry et moi avons eu un haussement d’épaules fataliste. L’incident était clos. On s’est repris la main.
Encore des ennuis, m’a annoncé Barry, l’air résigné.
J’ai orienté mes antennes dans la direction que ses pensées avaient prise. J’ai alors entendu un tigre-garou très, très pressé qui se dirigeait vers nous à grands pas. J’ai lâché la main de Barry et j’ai pivoté d’un bloc, les bras tendus, tournant déjà vers Quinn un visage rayonnant.
— Quinn !
D’abord incertain, il a marqué un temps d’arrêt. Puis, brusquement, il m’a fait virevolter dans ses bras. Je l’ai serré contre moi de toutes mes forces, et il m’a rendu mon étreinte avec tant d’enthousiasme que j’ai cru entendre mes côtes craquer. Ensuite, il m’a embrassée, et j’ai dû en appeler à tout mon self-control pour rester dans les limites de la bienséance.
C’est seulement quand j’ai repris mon souffle que je me suis souvenue de la présence de Barry. Planté à quelques pas de là, le malheureux paraissait ne plus savoir sur quel pied danser.
Afin de cacher mon embarras, je me suis empressée de faire les présentations.
— Quinn, voici Barry, dit Barry le Groom, le seul autre télépathe que je connaisse. Il travaille pour Stan Davis, le roi du Texas.
Quinn a tendu la main à Barry qui, je m’en suis rendu compte tout à coup, était cent fois plus gêné que moi. Et pour cause : on était, en quelque sorte, restés connectés, et la transmission s’était faite cinq sur cinq. J’ai senti le rouge me monter aux joues. Le mieux était encore de prétendre n’avoir rien remarqué. C’est donc ce que j’ai fait. Mais j’ai tout de même senti le fou rire me gagner, et Barry avait une petite étincelle dans les yeux qui ne trompait pas.
— Ravi de vous connaître, Barry, a grondé Quinn.
— C’est vous le responsable de l’organisation des manifestations ? lui a aussitôt demandé Barry.
— Moi-même.
— J’ai entendu parler de vous : Gladiator. Vous vous êtes taillé une sacrée réputation chez les vamps, mec.
J’ai penché la tête sur le côté. Il y avait un truc qui m’échappait, là.
— Gladiator ?
Quinn s’était rembruni. Sa bouche n’était plus qu’un trait.
— Je t’expliquerai ça plus tard.
Barry me regardait. Il avait l’air abasourdi. Puis il a dévisagé Quinn et s’est rembruni, lui aussi. J’ai même été surprise de lui voir un regard aussi dur, une expression aussi farouche.
— Il ne t’a rien dit ? s’est-il étonné, avant de lire la réponse directement dans mes pensées. Hé, mec ! Ça ne se fait pas, ça, a-t-il lancé à Quinn. Elle devrait savoir.
— Je lui en parlerai bientôt, a grogné Quinn.
— Bientôt ? Genre maintenant ?
Mais, au même moment, une femme a traversé le hall dans notre direction. C’était la femme la plus terrifiante que j’aie jamais vue – et, des terrifiantes, j’en avais déjà vu pas mal, vous pouvez me croire. La tête couronnée de petites boucles serrées d’un noir de jais, elle devait faire dans les un mètre quatre-vingt-dix et portait, sous le bras, un casque assorti à son armure. D’un noir mat, cette dernière rappelait la tenue de receveur de base-ball, mais version haute couture : protège-poitrine, protège-cuisses, protège-tibias, plus poignets de force recouvrant tout l’avant-bras, le tout en épais cuir renforcé. Elle était aussi chaussée de lourdes bottes et armée d’une épée, d’un pistolet et d’une petite arbalète, bien rangés dans leurs étuis respectifs.
J’en suis restée bouche bée.
— Vous êtes le dénommé Quinn ? a demandé Robocop en s’arrêtant à un mètre de nous.
Elle avait un fort accent que je ne parvenais pas à identifier.
— C’est moi, oui, a calmement répondu l’intéressé.
Il n’avait pas l’air plus perturbé que ça par l’arrivée de cette femme fatale, au sens propre du terme – si tant est qu’on puisse appeler cette créature une femme.
— Je suis Batanya. Vous êtes donc la personne en charge des manifestations événementielles. Cela comprend-il la sécurité ? Je voudrais vous parler des besoins spécifiques de mon client.
— Je pensais que c’était justement votre boulot, la sécurité, lui a rétorqué Quinn.
Batanya a souri – un truc à vous glacer le sang.
— Oh, oui ! C’est mon boulot. Mais il me serait plus facile de le protéger si...
Quinn l’a interrompue.
— Je ne m’occupe que des cérémonies et du protocole.
— Très bien, a-t-elle répondu, son accent donnant à cette simple formule quelque chose d’éminemment menaçant. Alors, à qui dois-je m’adresser ?
— À un type qui s’appelle Todd Donati. Son bureau se trouve dans la partie réservée au personnel, derrière la réception. Un des employés vous l’indiquera.
— Excusez-moi... ai-je fait.
— Oui ?
Elle m’a regardée du haut de son long nez en pointe de flèche. Mais elle ne semblait ni hostile ni dédaigneuse, juste préoccupée.
— Je suis Sookie Stackhouse, ai-je enchaîné. Pour qui travaillez-vous, mademoiselle Batanya ?
— Le roi du Kentucky. Il m’a fait venir ici à grands frais. C’est d’autant plus dommage que je ne puisse pas l’empêcher de se faire tuer, dans l’état actuel des choses.
Ça m’a un peu secouée.
— Euh... qu’est-ce que vous entendez par là, exactement ?
Robocop semblait sur le point de me l’expliquer quand on a été interrompues.
— Batanya !
Un jeune vampire se précipitait vers nous, sa coupe punk et son look noir style gothique soudain risibles, à côté de la formidable amazone.
— Le maître vous demande, lui a-t-il annoncé, revêche.
— J’arrive, lui a répondu Batanya. Je sais où est ma place. Mais je tenais à m’élever contre la façon dont cet hôtel me complique la tâche.
— Pour vous plaindre, prenez sur votre temps libre, lui a rétorqué le petit jeune, cassant.
Batanya lui a décoché un de ces regards ! Je n’aurais pas aimé être à la place du vampire. Puis elle s’est inclinée devant chacun de nous.
— Mademoiselle Stackhouse, m’a-t-elle saluée, en me serrant la main.
J’ignorais jusqu’alors qu’on pouvait dire d’une main qu’elle était athlétique.
— Monsieur Quinn.
Elle a également serré la main de Quinn, mais Barry n’a eu droit qu’à un simple hochement de tête, vu qu’il ne s’était pas présenté.
— Je vais contacter le Todd Donati en question. Désolée de vous avoir ennuyés avec mes histoires, alors que vous n’y êtes pour rien.
— Waouh ! ai-je soufflé en la suivant des yeux.
Le cuir de sa combinaison la moulait comme une seconde peau, à tel point qu’on voyait chacune de ses fesses se contracter et se relâcher alternativement. Une véritable leçon d’anatomie ! La demoiselle avait du muscle dans le pantalon !
— Elle vient de quelle galaxie ? a demandé Barry d’une voix lointaine, comme en transe.
— Pas galaxie, a corrigé Quinn. Dimension. C’est une Britlingen.
Il a prononcé ça à l’allemande. Barry et moi nous sommes tournés vers lui, interrogateurs, attendant la suite de la leçon.
— C’est un garde du corps. Un garde du corps d’élite, nous a-t-il expliqué. Il n’y en a pas de meilleurs que les Britlingens. Mais il faut être immensément riche pour louer les services d’une sorcière assez puissante pour les invoquer. Et la sorcière doit encore négocier les termes de la transaction avec leur guilde. Et, quand ils ont rempli leur mission, elle doit les renvoyer d’où ils viennent. On ne peut pas les laisser ici. Leur système est à des années-lumière du nôtre.
— Tu veux dire que le roi du Kentucky a claqué une fortune pour faire venir cette... femme dans notre... dimension ?
J’avais entendu un tas de trucs hallucinants, au cours de ces deux dernières années, mais là, c’était le bouquet.
— C’est un ultime recours. Je me demande bien ce qui lui fait si peur. Le Kentucky ne roule pas vraiment sur l’or.
— Peut-être qu’il a misé sur le bon cheval... ai-je répondu pensivement, en songeant que j’avais ma propre tête à protéger. Bon, et si on discutait un peu, toi et moi ? J’ai deux ou trois mots à te dire.
— Écoute, bébé, il faut que je retourne bosser, m’a-t-il rétorqué d’un ton précipité, en fusillant Barry du regard. Je sais que nous avons à parler, tous les deux, mais j’ai des jurés à dénicher pour le procès et un mariage à organiser. Les négociations entre le roi de l’Indiana et le roi du Mississippi ont finalement abouti, et ils veulent profiter de ce que tout le monde est là pour convoler en justes noces.
— Russell se marie !
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Qui allait porter la culotte dans le nouveau couple, à votre avis ? Les deux, probablement.
— Oui, mais garde ça pour toi. Ils ne l’annonceront officiellement que ce soir.
— Bon, alors, c’est pour quand, cette discussion ?
— Je passerai te voir quand les vampires dormiront. Tu as quel numéro de chambre ?
— Je suis avec une autre fille.
Mais je lui ai donné le numéro quand même.
— Si elle est là, on se débrouillera. On trouvera un autre endroit, m’a-t-il assuré, en jetant un coup d’œil à sa montre. Ne t’inquiète pas. Tout va très bien.
Parce que j’aurais dû m’inquiéter ? Du coup, je me suis demandé de quoi. Je me suis demandé aussi où se trouvait cette mystérieuse dimension où vivait Robocop et si c’était vraiment si difficile que ça de faire venir des gardes du corps de là-bas. Je me suis demandé pourquoi le roi du Kentucky avait dépensé tant de fric pour ça. Non que Batanya n’en vaille pas la peine, mais il fallait avoir une peur bleue pour en arriver là, non ? Que craignait-il donc ? Ou qui ?
J’ai soudain senti ma taille vibrer : j’étais de nouveau convoquée dans la suite de Sa Majesté. Le pager de Barry s’est déclenché au même moment. On s’est regardés.
Il est temps de reprendre le collier, a-t-il commenté en se dirigeant avec moi vers les ascenseurs. Au fait, je suis désolé si j’ai semé la pagaille entre toi et Quinn.
Tu n’en penses pas un mot.
Il a eu la décence de prendre l’air contrit.
J’ai bien peur que non. En fait, je m’étais fait un film. Je m’imaginais déjà comment ce serait, toi et moi. Et puis Quinn a débarqué, et patatras ! Il n’était pas vraiment prévu dans la distribution.
Ah ! Euh...
Pas de panique, Sookie. Ne te casse pas la tête pour trouver quelque chose à dire. C’était juste un fantasme.
Ah !
J’ai été déçu. Mais ce n’était pas une raison pour jouer les trouble-fêtes. Excuse-moi.
Euh... Oh, je suis sûre qu’on va très bien gérer ça, Quinn et moi.
J’ai réussi à garder mon fantasme pour moi, alors ?
J’ai hoché la tête avec conviction.
Tant mieux. C’est déjà ça.
Je lui ai souri.
Chacun son fantasme. Le mien est de découvrir où le roi du Kentucky a trouvé tout ce pognon et qui il a engagé pour faire venir cette superwoman ici. Est-ce que ce n’est pas la créature la plus terrifiante que tu aies jamais vue ?
Non, m’a répondu Barry, à ma grande surprise. La créature la plus terrifiante que j’aie jamais vue... Enfin, bref, ce n’était pas Batanya.
Après ça, il a fermé la porte de communication entre nos deux esprits. Sigebert ouvrait justement celle qui donnait sur la suite de la reine : les choses sérieuses reprenaient.
Après le départ de Barry et compagnie, j’ai vaguement agité la main pour faire comprendre à la reine que j’avais quelque chose à lui dire – si tant est qu’elle veuille bien m’écouter : elle et André étaient en grande conversation, essayant de deviner ce qui avait bien pu pousser Stan à leur rendre cette petite mais ô combien symbolique visite. Ils se sont interrompus en même temps, comme si j’avais appuyé sur le bouton pause. L’effet était saisissant. Ils avaient la tête penchée du même côté, se tenaient exactement dans la même attitude et, avec leur extrême pâleur et leur parfaite immobilité, ils semblaient avoir été changés en statues de marbre blanc. Nymphe et Satyre au repos, ou quelque chose d’approchant.
— Vous savez ce que sont les Britel... Britlingens ? leur ai-je demandé, butant sur le mot étranger.
La reine a opiné du bonnet. André s’est contenté d’attendre la suite.
— Je viens d’en voir une.
La reine s’est brusquement redressée.
— Qui a les moyens de se payer une Britlingen ? s’est interrogé André.
J’ai éclairé sa lanterne. À la fin de mon récit, la reine a paru... Eh bien, difficile à dire. Un peu inquiète, peut-être ? Intriguée ?
— Jamais je n’aurais cru que ça me serait aussi utile – d’avoir une humaine à mon service, j’entends, s’est-elle félicitée, s’adressant manifestement à André. Les autres humains parleront sans réserve devant elle, et même les Britlingens ne se méfient pas.
Un tantinet jaloux, André ? Pas impossible, si j’en croyais la tête qu’il faisait.
J’ai préféré tempérer l’enthousiasme royal.
— Vous savez, je peux juste vous rapporter ce que j’ai entendu, et ça n’a rien de top secret.
— Où Kentucky a-t-il trouvé l’argent ? a marmonné André.
La reine a secoué la tête : elle n’en avait pas la moindre idée, et ça n’avait pas l’air de la préoccuper outre mesure.
— Avez-vous vu Jennifer Cater ? m’a-t-elle alors demandé.
— Oui, madame.
— Que vous a-t-elle dit ? s’est enquis à son tour André.
— Elle a dit qu’elle me saignerait à blanc et qu’elle veillerait à ce que Sa Majesté finisse avec un pieu dans le cœur, sur le toit de cet hôtel, en plein jour.
Il y a eu un silence.
— L’idiote ! a finalement murmuré Sophie-Anne. Quelle était cette expression qu’utilisait toujours Chester ? Ah, oui ! Attraper la grosse tête. C’est exactement ce qui arrive à cette pauvre Jennifer. Et si je lui envoyais un messager ? Je me demande si elle accepterait de le recevoir...
André et sa voisine se sont regardés un long moment en silence. J’en ai déduit qu’ils s’accordaient un petit entretien télépathique de leur cru.
— J’imagine qu’elle occupe la suite qu’Arkansas avait réservée...
Sa Majesté réfléchissait à haute voix.
André a aussitôt décroché le téléphone pour s’en assurer auprès de la réception. Ce n’était pas la première fois que j’entendais appeler un roi ou une reine par le nom de l’État sur lequel ils régnaient, mais ça semblait quand même une drôle de façon de parler de son époux décédé, quelque violente qu’ait pu être la manière dont le mariage s’était terminé.
— Oui, a-t-il confirmé, renseignement pris.
— Peut-être devrions-nous lui rendre visite ? a alors suggéré la reine.
Elle a recommencé son dialogue silencieux avec André. Ça devait faire à peu près le même effet aux autres, quand on nous regardait, Barry et moi, les expressions du visage en moins.
— Elle nous laissera entrer, assurément. Je ne doute pas qu’elle ait quelques petites choses à me dire en particulier.
Sophie-Anne a alors pris le téléphone. Mais elle a soulevé le combiné comme si c’était un geste qu’elle n’avait pas l’habitude de faire. Et elle a composé elle-même le numéro : un événement, probablement.
— Jennifer ? a-t-elle chantonné de son ton le plus avenant.
L’autre lui a alors débité sa tirade à la mitraillette. Je n’ai pu en entendre qu’une petite partie, mais elle ne semblait pas de meilleure humeur que lorsque je l’avais vue dans le hall.
— Jennifer, nous avons à parler.
La reine redoublait d’amabilité, mais se faisait beaucoup plus pressante. Il y a eu un blanc à l’autre bout du fil.
— Il reste encore de la place pour la discussion ou la négociation, Jennifer, a assuré Sophie-Anne. De mon côté, du moins. Et du vôtre ?
Il m’a semblé percevoir la voix de la harpie.
— Parfait. C’est merveilleux, Jennifer. Nous descendons.
Après avoir raccroché, la reine a gardé un moment le silence.
Ça ne me semblait pas une très bonne idée de la part de la reine d’aller voir Jennifer Cater, alors même que celle-ci lui faisait un procès et l’accusait du meurtre de Peter Threadgill. Mais André a approuvé d’un hochement de tête.
Sophie-Anne ayant conclu cet accord avec son ennemie, je pensais qu’on allait se rendre directement dans la suite de la délégation de l’Arkansas. Cependant, la reine n’était peut-être pas aussi sûre d’elle qu’elle avait bien voulu le laisser croire... Elle semblait chercher à retarder l’épreuve de force : elle s’est pomponnée, a changé de chaussures, a passé toute sa chambre au peigne fin à la recherche de sa clé magnétique, etc. Ensuite, elle a encore reçu un coup de fil au sujet des dépenses de room service que les humains de sa délégation étaient autorisés à mettre sur son compte. Résultat : il s’est passé un bon quart d’heure avant qu’on ne quitte la suite. Sigebert, qui refermait la porte de l’escalier de service derrière lui quand on est sortis, a rejoint André devant l’ascenseur.
Jennifer Cater et sa délégation étaient au septième. Personne ne gardait la porte de leur suite : j’imagine que Jennifer ne se payait pas un garde du corps perso. C’est André qui s’est chargé de frapper, pendant que Sophie-Anne se redressait, se préparant à la confrontation. Sigebert se tenait en retrait. J’ai essayé de ne pas tressaillir en voyant le sourire édenté qu’il m’adressait.
La porte a tourné silencieusement sur ses gonds. Il faisait noir à l’intérieur.
L’odeur qui émanait de la pièce était caractéristique : impossible de s’y tromper.
— Bon, a lâché la reine d’un ton plat. Eh bien, Jennifer est morte.